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L'engagement d'Emile Zola dans l'affaire Dreyfus |
par Jan-R. Tislevoll
Automne 1992
Veileder: Svein Erling Lorås
PREFACE
Pourquoi écrire un mémoire sur l'affaire Dreyfus en 1992, presque cent ans après son début, encore un? Car celle-ci, souvent dite l'Affaire simplement, eut une place difficile à exagérer dans la France de la Belle Epoque. Car ses conséquences furent immenses pour le développement social, politique et idéologique de la France et du reste du monde occidental. L'Affaire dévoila un défaut évident de maturité morale entre ceux qui étaient censés gouverner et défendre le pays.
Si au début de l'Affaire la majorité de la population française fut convaincu de la culpabilité de Dreyfus, petit à petit, conformément au doute croissant en sa faveur, le peuple exigea la justice. Il comprit sa valeur, qu'elle était plus importante que le patriotisme. Cela fut avant tout vrai pour la population non-française.
Cependant, le déroulement de l'Affaire, lui, va jouer un rôle secondaire ici, les grandes lignes étant déjà connues. Je renvoie à une bonne encyclopédie ou aux nombreux livres inspirés par cette affaire.
Mon but principal est d'essayer d'éclairer le rôle d'Emile Zola, en tant qu'homme de conscience. Son engagement, à quelle qualité fut-il dû? Je vais essayer de comprendre s'il s'agit d'un esprit juste, bien développé ou bien d'un "orgueil énorme", comme le maintint le radical-socialiste Sarrault dans la Dépêche du 23 janvier 1898. Sans cette qualité, quelle qu'elle soit, aurait-il eu le même succès, et Alfred Dreyfus aurait-il regagné sa liberté si tôt?
Je ne prétends pas donner les réponses complètes. Cela serait impossible
dans l'espace limité disponible, mais j'ai la confiance que ma contribution
pourra servir comme point de départ pour des études plus approfondies
concernant cet aspect de Zola.
"Conscience [...] Sentiment par lequel l'être humain juge de la moralité de ses actions. Agir selon, contre sa conscience. Avoir la conscience nette: n'avoir rien à se reprocher." Hachette Edition 1980 Paris, Dictionnaire en couleurs de la langue française.
1. PRELUDE
1.1. La conviction en marche
Emile Zola est convaincu. Pas encore persuadé de l'innocence d'Alfred
Dreyfus. C'est le genre de cas qui attire son attention, et il ne faut
absolument pas rester indifférent à cette histoire, venant d'être éclairée
et expliquée, dans son propre foyer, par ce poète "assez insignifiant",
Bernard Lazare.
Le grand Zola, l'auteur le plus lu de son temps, croit voir une injustice: une source de crainte. Non seulement parce qu'il n'aime pas les injustices, mais aussi et surtout car dans le cas où il faut réagir, cela risque de lui coûter du temps, cette ressource limitée qu'il avait prévu consacrer à ses projets littéraires. Il envisage un conflit entre sa soif de justice et la valeur qu'il met à sa propre conscience d'une part et la perte de temps d'autre part. Il faudra maintenant qu'il prenne une décision.
Il avait résisté dès le début: La première visite de Lazare ne l'avait guère impressionnée: Il était resté plutôt indifférent au sujet de ce capitaine "innocent". Cependant, l'image d'il y a trois ans de cette dégradation terrible, restait empreinte dans son cerveau. Ce fut indigne, quel que soit le statut de l'homme condamné.
Si la deuxième et troisième visite de Lazare et de ses accointances ne changent pas tout cela, c'est parce que beaucoup de choses ont déjà évolué, dans l'âme d'Emile Zola.
1.2. Rappel bref du capitaine Dreyfus et son affaire
Alfred Dreyfus, capitaine français, né en 1859, fut en décembre 1894 condamné
au bagne perpétuel pour espionnage au profit de l'Allemagne. Juif, il fut le
bouc-émissaire idéal de l'époque, où l'antisémitisme jouissait d'une énorme
propagation. C'était plutôt une idéologie qu'un vice. La famille Dreyfus,
avec Mathieu Dreyfus - le frère - à la tête, porta l'affaire devant l'opinion,
et la France fut divisée en deux camps: les dreyfusards et les antidreyfusards,
ces derniers constituant la majorité. Dreyfus est envoyé au bagne. Sa femme et
ses deux petits enfants restent en France.
1.3. La conviction absolue
Ce sont les rendez-vous avec M. Leblois, avocat réfugié de
l'Alsace-Lorraine, et de Scheurer-Kestner, le vice-président du Sénat, qui
provoquent la conviction absolue de l'auteur. M. Leblois connaît les vraies
circonstances du procès de 1894, l'innocence de Dreyfus et la culpabilité
d'Esterhazy, sa source étant le lieutenant-colonel Picquart lui-même. Il a, à
son tour, convaincu Scheurer-Kestner. Confronté avec les histoires de ses
visiteurs, Zola ne peut que se résigner. Sa concience l'a déjà trop perturbée.
Si sa compassion pour Alfred Dreyfus et son destin, est grande, sa répugnance
contre ce qu'il comprend comme une tentative des forces nationalistes et antisémites
pour renverser la République, n'est guère plus faible. Afin d'être en mesure
de mieux comprendre Zola et son attitude, entrons pour un instant dans sa vie
avant son engagement dans l'affaire Dreyfus.
1.4. Présentation d'Emile Zola
"Emile Zola (Paris 1840 - id., 1902) romancier fr. Né d'un père d'origine
italienne et d'une mère française; il vécut une grande partie de sa jeunesse
à Aix-en-Provence, acheva ses études secondaires à Paris et, de 1862 à 1866,
fut employé à la librairie Hachette au service des relations avec la presse.
En 1867 sa préface de Thérèse Raquin est un véritable manifeste du
naturalisme, qu'il définira plus complètement par la suite, partic. dans le
Roman expérimental [1880]. Enquêtant sur le terrain et s'appuyant sur des théories
scientifiques [Par ex. les lois de l'hérédité] pour imaginer et expliquer le
comportement de ses personnages, il entreprit en 1869 la rédaction du prem. des
20 romans qui composent la série des Rougon-Macquart, histoire naturelle et
sociale d'une famille sous le Second Empire [...]"
(Dictionnaire en couleur de la langue française. Hachette 1980)
La vie de Zola n'avait pas toujours été facile. A dix-huit ans il échoua à son bac, non seulement une fois mais deux. Au lieu de demander de l'aide financière à sa famille, il préférait l'indépendance, même si sa décision entraîna des jours de misère et de chagrins. Sa misère ne fut pas, cependant, parmi les pires, et il le savait. Il apprit à l'époque que si, lui, eut des souffrances, d'autres durent souffrir bien plus. Très sensible, par héritage et par milieu, il prit dès son jeune âge le parti du déshérité. Ses sentiments, paraît-il, le gouvernaient plus que l'intelligence. Fut-ce un défaut?
En mai 1896, dans le Figaro, Emile Zola avait défendu les juifs. Un tel acte à cette époque-là témoigna d'un courage admirable, un courage qui devait persister au cours des années suivantes. "Pour les juifs" fut décisif pour la suite des événements: Surtout, il attira l'intérêt de Bernard Lazare, juif lui-même.
2. LES ARTICLES DE DEFENSE
Dans la période allant de novembre 1897 au milieu de 1899, Zola écrit une série d'articles et de lettres visant à dévoiler les mensonges et la tricherie qui entourent l'affaire Dreyfus et à provoquer la révision du procès de 1894. Les articles sont publiés dans des journaux de l'époque, notamment le Figaro et l'Aurore et sous la forme de brochures. Ce qui suit, est une courte présentation des articles les plus importants, complétée par quelques mots d'explication à propos de l'angle d'incidence que j'ai choisi.
2.1. "M. Scheurer-Kestner" (le Figaro, le 25 novembre 1897.)
En novembre 1897, paraît le premier article en rapport direct avec
l'Affaire. Zola hésite toujours à s'engager complètement. Cependant, son
hommage au vice-président Scheurer-Kestner révèle bien son point de vue ainsi
qu'un espoir naïf de compréhension de la part de ceux qu'il accuse, une
minimisation de l'ampleur de la possible erreur judiciaire étant son effort
psychologique à cet égard.
Scheurer-Kestner et son histoire le fascinent. Peut-être la personnalité de cet homme "grand et sage" est-elle, à ce moment-là, plus interéssante que le cas de Dreyfus.
Une vie de cristal la plus nette, la plus droite. Pas une tare, pas la moindre défaillance. Une même opinion constamment suivie, sans ambition militante, aboutissant à une haute situation politique, due à l'unique sympathie respectueuse de ses pairs.
De nouveau, les sentiments et l'esprit philanthropique de Zola jouent le rôle prédominant. Mais il ne faut pas sous-estimer la valeur de ces exagérations. Vu que les antidreyfusards et manipulateurs avaient trop longtemps joué ce jeu à leur propre façon, occasionant des injustices et des malheurs terribles, Zola est dans son droit. Quoi qu'il en soit, l'article fera du bien pour la cause. La vérité est en marche.
2.2. "Le syndicat" (le Figaro, le 1er décembre 1897.)
Cet article paraît une semaine après le précédent. Zola a eu déjà les
premières réactions sur celui-là. Il exprime l'angoisse qu'il ressent vis-à-vis
de cette "perversion d'opinion" de ses lecteurs. L'article du 1er décembre
est d'ailleurs le produit de sa frustration au sujet de ce syndicat juïf dont
on parle. Il ne croit pas à son existence. Le style de Zola est plein d'ironie,
d'humour et de tempérament:
Puis c'est M. Bernard Lazare. Il est pris de doute, et il travaille à faire la lumière. Son enquête solitaire se poursuit d'ailleurs au milieu de ténèbres qu'il ne peut percer. Il publie une brochure, il en fait paraître une seconde, à la veille des révélations d'aujourd'hui; et la preuve qu'il travaillait seul, qu'il n'était en relation avec aucun des autres membres, c'est qu'il n'a rien su, n'a rien pu dire de la vraie vérité. Un drôle de syndicat, dont les membres s'ignorent!
Zola va droit au but, mais il se garde d'être personnel dans sa critique. Elle est générale, quoique loin d'être vague. Cette caractéristique est aussi valable pour sa dernière contribution dans le Figaro "Procès-verbal", article de critique de la presse. Voici les premières lignes:
"Ah, quel spectacle, depuis trois semaines, et quels tragiques, quels inoubliables jours nous venons de traverser! Je n'en connais pas qui aient remué en moi plus d'humanité, plus d'angoisse et plus de généreuse colère. j'ai vécu exaspéré, dans la haine de la bêtise et de la mauvaise foi, dans une telle soif de vérité et de justice, que j'ai compris les grands mouvements d'âme qui peuvent jeter un bourgeois paisible au martyre."
Oui, des sentiments et la soif de vérité et de justice, il les a. Ou bien, il est très bon acteur.
Allons poursuivre nos recherches...
Au fur et à mesure Emile Zola réalise ceci:
Même si ses articles jusqu'ici ont eu une certaine signification, il se trouve dans une impasse. Il écrit deux autres articles, sous la forme de brochures cette fois, étant donné que le Figaro a pris peur. Intitulés "Lettre à la jeunesse" et "Lettre à la France", ils transmettent ses conseils aux Français: "Chercher la vérité et la justice, dévoiler l'injustice et le mensonge". De bons conseils, mais à quoi servent-ils? A quoi a servi son engagement puisque ce vilain d'Esterhazy vient d'être acquitté et applaudi, tandis que le colonel Picquart est traité de malhonnête, accusé ignominieusement de faux? Toute la situation est ignoble. Cela ne peut plus se poursuivre. Sans consulter personne, Zola se met à écrire: une nuit, un jour et encore une nuit ...
2.3. "J'accuse!" (L'Aurore, le 13 janvier 1898.)
"J'accuse!" et "l'affaire Dreyfus", l'un évoque l'autre,
et ce sera toujours le cas. Si les articles du Figaro furent plutôt généraux
et sans références trop spécifiques, cette nouvelle contribution, publiée
dans l'Aurore, journal lancé par Georges Clemenceau trois mois avant, rompt
complètement avec cette tradition. Zola s'y lance avec une force et une ardeur
immenses. C'est un orage! La lettre est adressée au Président de la République,
Félix Faure, directement. Une fois publiée, la retraite ne sera plus possible.
"Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy, soufflet sûpreme à toute vérité, à toute justice. Et c'est fini, la France a sur la joue cette souillure, l'histoire écrira que c'est sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis. [...] J'accuse le lieutenant colonel de Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son oeuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables. J'accuse [...], J'accuse [...]"
Zola sait bien qu'il commet un délit:
"En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement que je m'expose."
S'il sait bien cela, pourquoi alors le fait-il? Pour de l'argent, pour des raisons de popularité ou bien de prestige?
Entrons dans les faits:
Emile Zola dispose d'une certaine fortune en 1897. Il refuse tout salaire pour ses articles de défense. Bientôt il s'avère, cependant, que l'argent n'est pas la cause de son refus: Il aura des problèmes financiers très graves, à tel point qu'il ne voit pas de solution autre que de vendre Médan, ce havre de paix si cher pour lui et sa famille. En plein milieu de cette période de crise, Zola refuse un article qui lui aurait permis de gagner la somme de 25 000 francs. Il n'a pas le temps... Donc, les aspects pécuniers ne sont guère son principal souci.
Quant à sa popularité, il y aura des manifestations violentes contre lui. Même s'il a réussi à convaincre certains, la grande masse est toujours antidreyfusarde. Il sera chicané et menacé de mort à plusieurs reprises. La haine sera énorme: ses livres seront publiquement brûlés, ainsi que son portrait.
Quant au prestige, Zola sera rayé de la Légion d'honneur. Il perdra pour toujours son espoir ardent d'obtenir un siège à l'Académie Française, ce qu'il sait bien. Il a tout à perdre, et il le perd. La vérité et la justice avant tout! Maintenant il ne recule devant rien.
"Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui
a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est que
le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour d'assises et que l'enquête
ait lieu au grand jour!
J'attends."
Il faut dire que Zola se trompe un peu dans "J'accuse!". Il ne connaît pas le rôle d'Henry et donne à du Paty une signification exagérée. Cependant, qu'il se trompe ou non, cela n'a qu'une importance limitée. C'est son engagement pour que la vérité soit faite, qui joue le rôle prédominant. Si celle-ci s'avère être autre, il ne faut que s'y adapter et demander pardon. C'est la règle universelle de la justice, une règle d'honneur. Une règle que semble méconnaître l'armée.
Les conséquences de "J'accuse!" seront immenses. Pour Dreyfus, pour Zola et pour toute la France. Ce premier est isolé au bagne depuis février 1895. Les lettres qu'il reçoit là-bas étant censurées, il ne connaîtra tous les détails que beaucoup plus tard.
Zola perd sur le plan personnel, mais sa victoire pour Alfred Dreyfus est d'autant plus significative. Presque une Europe entière doute de la culpabilité de ce dernier, et l'article de Zola sera largement applaudi.
Mais la France est bouleversée. Les émeutes éclatent, Zola et l'affaire Dreyfus restent l'unique sujet de conversation. Les jeunes gens, ceux qu'il avait réprimandés, se montrent pour la plupart antidreyfusards. Or les "intellectuels" (nom datant de cette période-là) commencent à se faire valoir de l'autre côté. L'Affaire entre dans la vie politique. Le parti socialiste se divise. "C'est l'acte le plus révolutionnaire de l'époque!", dit le socialiste Jules Guesde.
Emile Zola a deux espérances:
- Etre inculpé pour la plus grande partie de ses diffamations.
- Au cours du procès qui suit être en mesure de faire éclater toute la vérité.
Le Gouvernement, de son côté, est frustré. Son silence serait interprété comme un aveu, et la révision du procès aurait trop révélé... Donc, Zola ne sera inculpé que pour 15 lignes renfermant l'apposition "par ordre":
"Un conseil vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy [...]."
Zola est déçu. Il proteste en vain. Il y aura bien un procès, mais pas celui qu'il avait espéré.
3. LE PROCES D'EMILE ZOLA
Au palais de justice, le lundi 7 février 1898.
Le procès va s'ouvrir. Zola arrive en compagnie de sa femme, Alexandrine, et de
son avocat Fernand Labori. Les cris de haine pleuvent, et les pancartes
antidreyfusardes oscillent sur une marée de manifestants: "Mort aux juifs!",
"Mort au traître Zola!"
Mme Séverine, amie de Zola mais aussi de Dreyfus, évoquera plus tard la scène de ce bel homme maladroit ayant des problèmes avec son parapluie. Ses mouvements et ses comportements sont ceux d'un homme savant. Face à cette foule, il se comporte comme un roi défilant à travers une haie d'honneur, les épées étant cette fois de vraies armes. Il ne laisse transparaître aucun de ses sentiments, ni sa haine, ni sa joie.
Zola a demandé à son avocat qu'il défende plutôt Dreyfus que lui-même, ce qui sera plus facile à dire qu'à faire: Il y aura, bien entendu, des problèmes. "Il ne sera pas question de Dreyfus!" et "La question ne sera pas posée!" seront le refrain du président Delegorgue pendant les quinze jours que dure le procès.
"Vous vous appelez Emile Zola?"
Le procès a commencé. Le protagoniste n'a pas de grands espoirs. Autour de lui, il voit des visages luisant de haine, une bête à mille têtes l'encercle. La salle est comble. Il sait que quiconque dans cette foule montrant de la compréhension pour lui ou pour Dreyfus, court le risque de passer un mauvais quart d'heure. Il réalise également que dans le cas où il sera acquitté, le risque d'être lynché devient imminent. Quelle situation! De plus, tout semble avoir été arrangé et manigancé au préalable. Les témoins qu'aurait souhaité interroger maître Labori, ne se présentent pas, soit pour ne pas y avoir été "autorisé par le ministre de la Justice", soit sous prétexte de la nécessité de garder confidentiels certains secrets professionnels, soit pour des raisons médicales. Cependant, les choses vont changer pour le mieux, Labori ayant l'article 80 du Code d'instruction criminelle de son côté, et le plus important, c'est qu'il le sait.
Au cours du procès de cet hiver 1898, grâce aux astuces de Labori, de Zola et d'Albert Clemenceau - l'avocat d'Alexandre Perrenx, également accusé comme gérant de l'Aurore - certaines révélations en faveur de Zola et de Dreyfus échappent au contrôle énergique du juge. Cependant, les cris de haine redoublent. Zola, qui reste pour la plupart du temps silencieux pendant les interrogations de son avocat, perd son aplomb. Il a peur de lâcher prise, trouvant la scène difficile à supporter. Il ne regrette pas ce qu'il a fait, mais ces hurlements le tourmentent. En plus il a l'impression d'être garrotté. Rappelons que sa susceptibilité est une partie intégrante de sa personnalité. Même s'il se montre fort et fidèle à ses principes, il a des moments de faiblesse. Il pense même ne plus assister au procès et ne revenir que le jour où il devra faire sa déclaration.
Mais il va surmonter ses difficultés.
Le 23 février il fait sa déclaration: Très ému, il hésite, balbutie, ayant des difficultés à s'exprimer. Progressivement, il se reprend et livre un discours impeccable, qui restera un classique. La fin en illustre bien l'ensemble:
"Dreyfus est innocent, je le jure. J'y engage ma vie, j'y engage mon honneur. A cette heure solennelle, devant ce tribunal qui représente la justice humaine, devant vous, messieurs les jurés, qui êtes l'émanation même de la nation, devant toute la France, devant le monde entier, je jure que Dreyfus est innocent. Et, par mes quarante années de travail, par l'autorité que ce labeur a pu me donner, je jure que Dreyfus est innocent. Et, par tout ce que j'ai conquis, par le nom que je me suis fait, par mes oeuvres qui ont aidé à l'expansion des lettres françaises, je jure que Dreyfus est innocent, que tout cela croule, que mes oeuvres périssent, si Dreyfus n'est pas innocent! Il est innocent.
Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, l'opinion publique qu'ils ont empoisonnée. Et je n'ai pour moi que l'idée, un idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille, je vaincrai.
Je n'ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et dans l'injustice. On peut me frapper ici. Un jour, la France me remerciera d'avoir aidé à sauver son honneur."
Style répétitif, un peu naïf, un peu cliché, mais servant parfaitement le but. Voilà, c'est presque fini. Il ne reste que la plaidoirie de Labori, le verdict et quitter le palais de justice, en vie ...
3.1. Après le procès/conséquences
Zola fut déclaré coupable, conformément à toute attente. Le procès
ayant été géré par un juge qui semblait être l'avocat du Gouvernement, ne
fut qu'une farce. Sans l'intelligence et l'habilité de Me Labori, il aurait pu
tourner à la catastrophe. Comme mentionné plus haut, certains aspects
importants furent révélés grâce à ce jeune homme avocat: Picquart eut la
chance de se prononcer sur la nature des documents sur lesquels se fondaient les
décisions de l'état-major: "Ils sont faux!", s'écria-t-il à
plusieurs reprises. La grosse vague révisionniste est déclenchée.
Le Ministre de la Défense, Godefroy Cavaignac, furieux d'avoir été trompé par Hubert Henry, conjuré d'Esterhazy, ordonna l'examination des actes récents de celui-ci. Henry ne put qu'avouer son crime, ses falsifications. Démasqué, il se suicida le lendemain dans sa cellule.
Le verdict de Zola sera plus tard cassé et remplacé par un autre. Zola s'exile en Angleterre, et échappe ainsi à l'exécution du jugement. Nous sommes en juillet 1898, et il ne rentrera que 11 mois plus tard. Un échec? A peine! C'est vrai qu'il a été condamné au maximum, mais le monde entier est dorénavant avec lui: Les Américains, les Italiens, les Anglais, des écrivains comme Tolstoï, Mark Twain, Bjørnstjerne Bjørnson ...
Zola ne va pas beaucoup travailler pour Alfred Dreyfus pendant son exil. Mais il a mis le feu à une réaction en chaîne qui va se poursuivre en son absence.
4. L'AUTOMNE
Septembre 1899.
Si Zola est fatigué physiquement et psychologiquement, c'est parce qu'il a
beaucoup enduré pendant les deux années précédents. Il constate que dans la
France d'aujourd'hui une personne quelconque peut être humilié et accusé sans
autre preuve qu'une pièce secrète, qui reste secrète, et qui peut s'avérer
fausse, sans que la révision soit une affaire de routine. Il a vu comment une
personne de la société dont il fait lui-même partie, a dû supporté les lâchetés
d'un gouvernement, qui a manqué à son devoir auprès du peuple. Sans amis,
Dreyfus aurait été sacrifié pour protéger les interêts de ce gouvernement.
Son pays se fait honte à lui-même. Zola est revenu, cependant. Il ne sait pas
exactement pourquoi, car il est plus découragé que jamais. Quelques mois
auparavant, il a écrit un commentaire assez pessimiste dans ses notes intimes:
Oui, la vérité est en marche ... mais à quel pas! Peut-être serons-nous tous morts, quand elle triomphera! Heureusement, je peux travailler, et ça me soutient. J'arrive bientôt à la fin de Fécondité. La vie, l'espoir ... Ma vie est la marée montante dont le flot, chaque jour, continue la création. Toujours, un nouveau pas est fait. Que l'oeuvre de Fécondité s'élargisse par la terre et par la femme, victorieuse de la destruction, créant des subsistances à chaque enfant nouveau, aimant, voulant, luttant, travaillant dans sa souffrance, allant sans cesse à plus de vie, à plus d'espoir ... L'humanité en marche à l'infini ...
C'est vrai que depuis lors, des événements importants ont eu lieu: Picquart a été écroué, Leblois a été renvoyé, Labori a été blessé dans un attentat ... Hélas, les manipulations continuent!
Dreyfus, lui, a été grâcié après la révision de son affaire. Grâcié, mais toujours coupable. En dépit de sa fatigue, Zola a voulu voir cet homme auquel il a sacrifié tellement de temps. La rencontre a été plutôt froide, on n'a pas trouvé le ton. Zola dira plus tard que son invité lui a semblé bizarre. Mais il a, bien entendu, pris en considération la situation difficile de celui-ci et ne s'en est pas laissé trop affecté.
Comment peut-on être traître avec des circonstances atténuantes? Zola n'est pas le seul à se poser cette question. Il est assez déçu, mais puisqu'il a lutté non seulement pour Dreyfus, mais aussi pour la nation française et sa réputation, il reconnaît la grande valeur de son engagement, même s'il ne voit guère de résultats encourageants. La justice n'a pas été rendue. La France reste humiliée - par elle-même. Il veut oublier maintenant, et se concentrer sur ses livres.
"J'ai rempli tout mon rôle, le plus honnêtement que j'ai pu, et je rentre définitivement dans le silence. Je retourne à mes livres. Seulement, je dois ajouter que mes oreilles et mes yeux vont rester grands ouverts. Je suis un peu comme soeur Anne, j'ai la tenace espérance de voir bientôt beaucoup de justice et beaucoup de vérité nous venir des champs lointains où pousse l'avenir."
Emile Zola ne verra pas le triomphe de sa cause. Le brave homme s'éteint le 29 septembre 1902, asphyxié dans sa chambre, rue de Bruxelles. Le tirage de la cheminée était défectueux. Sa femme est sauvée à la dernière minute. Non, ce ne fut qu'un accident ...
Il ne verra pas la réhabilitation d'Alfred Dreyfus, le 12 juillet 1906. Il ne verra pas non plus la réintégration de celui-ci dans l'armée, comme chef d'escadron, ni celle de Picquart, comme général de brigade. Il ne connaîtra pas la nomination de Leblois comme maire honoraire ...
Emile Zola est enterré au cimetière Montmartre le dimanche 5 octobre 1902.
Ses cendres seront transferées au Panthéon en 1908. A la cérémonie, deux coups de feu! Alfred Dreyfus est blessé par un journaliste antisémite, qui, plus tard, sera acquitté ...
EPILOGUE
Novembre 1992.
L'affaire Dreyfus est terminée. L'innocence d'Alfred Dreyfus est depuis
longtemps établie, la signification de l'engagement d'Emile Zola également.
Il est difficile, cependant, de déterminer la valeur exacte de ses actes. Il fit éclater certains aspects révélateurs, et sans aucun doute, ses efforts furent significatifs, peut-être même indispensables, pour le tournant de l'affaire. Mais il ne fut pas le seul à s'engager: Le frère d'Alfred Dreyfus, Mathieu, poursuivit le cas à sa façon. Sa volonté de réussir surpassa peut-être celle de Zola, mais ses méthodes étaient différentes, d'ailleurs pas toujours dignes de louanges au sens moral. Ni lui, ni son frère, ont évité la critique de certains historiens. Leur nationalisme, leurs rapports militaires, et certains autres "vices", ont été passés au crible. Et c'est vrai, ils n'étaient pas des hommes idéaux, surtout pas, vus d'aujourd'hui.
Et Emile Zola non plus, il n'était pas innocent. Sa vie privée ne fut à l'époque pas particulièrement exemplaire. Les chagrins de jalousie de sa femme ainsi que de sa maîtresse, ne lui semblaient pas trop déranger. Ses articles, son procès et tout son être public témoignèrent, cependant, d'un niveau moral largement surpassant celui qui se manifestait tellement fort dans la société d'alors.
Donc, les jugements trop généraux peuvent s'avérer superficiels et irréalistes. C'est l'action qui compte. L'attitude ou la pensée ne valent rien sinon accompagnées de l'action. Celles d'Emile Zola dans l'affaire Dreyfus furent magnifiques.
Puisse sa mémoire persister!
REFERENCES DES PERSONNES CITEES
Cavaignac, Godefroy; Ministre de la guerre.
Clemenceau, Albert; Avocat pour l'éditeur de l'Aurore. Frère de Georges.
Clemenceau, Georges [Mouilleron-en-Pareds, Vendée, 1841 - Paris 1929]; Homme
d'Etat. Entré dans la vie politique en 1870, il fut député à partir de 1875.
[extrème gauche rad.], sénateur après 1902.
Entre pour la première fois au gouvernement en mars 1906. Grande carrière
politique. Fondateur de l'Aurore.
Delegorgue; Juge au procès de Zola.
Dreyfus, Mathieu; Frère d'Alfred Dreyfus.
du Paty de Clam; Commandant dans l'état-major, puis lieutenant-colonel.
Esterhazy, Marie Charles Ferdinand Walsin [Autriche, 1847 - Harpenden,
Hertfordshire 1923]; Officier d'origine hongroise. Le vrai coupable.
Faure, Félix [Paris, 1841 - id., 1899]; Président de la République 1895 -
1899.
Guesde, Jules [Paris 1845 - Saint-Mondé, 1922]; Principal fondateur du parti
ouvrier française (1880). S'opposera à Jaurès.
Henry, Hubert; Colonel dans l'armée française. Falsificateur principal.
Jaures, Jean [Castres, 1859 - Paris, 1914]; Homme politique. Fondateur du Parti
socialiste français (1901). Assasiné par un nationaliste.
Labori, Fernand; L'avocat de Zola.
Lazare, Bernard; Poète et critique littéraire.
Leblois, Louis; Avocat, ami de Picquart.
Perrenx Alexandre; Gérant du journal l'Aurore.
Picquart, Georges; [Strasbourg 1854 - Amiens 1914]; Officier. Chef du bureau des
renseignements en 1895, il acquit la conviction de l'innocence de Dreyfus.
Sarrault, Albert [Bourdeaux 1872 - Paris 1962]; Homme d'Etat, radical-socialiste.
Scheurer-Kestner, Auguste; Vice-président du Sénat.
Séverine Mme; Amie de Dreyfus et de Zola.
Zola, Alexandrine; La femme de Zola depuis 1870.
BIBLIOGRAPHIE
Dreyfus, Alfred: Souvenirs et correspondances publiés par son fils. Grasset,
Paris 1936.
Lanoux, Armand et Lorenzi, Stellio: Zola ou la conscience humaine. 1978, Atelier
Marcel Jullian.
Zola, Emile: La vérité en marche. 1969, Introduction and life of Zola,
Garnier-Flammarion, Paris.